ANALYSE DES POÈMES

BATXIBAC

BATXIBAC

LES FLEURS DU MAL

Les analyses ci-dessous ne sont en aucun cas des modèles à suivre, il s'agit juste d'explications plus détaillées pour approfondir l'étude de certains poèmes 




LE CYGNE

         Munch


Le cygne

à Victor Hugo.
I
Andromaque, je pense à vous! ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie;
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s'éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
"Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre?"
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s'il adressait des reproches à Dieu!

II
Paris change! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi, devant ce Louvre une image m'opprime:
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée;
Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!

Je pense à la négresse, amaigrie et phthisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard;

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
Et tettent la Douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor! 

                                                        &&&&&

Analyse proposée par la Collection Lagarde et Michard XIXème siècle


À l'époque à laquelle le poème Le Cygne est écrit, Paris est transformé par le baron Haussmann. Le Cygne est “le poème des exilés”. Passant dans des rues qui n'avaient gardé du passé que leurs noms, dans un Carrousel trop neuf et privé d'âme, Baudelaire s'est souvenu de son frère le Cygne, comme il s'était naguère souvenu de son frère l'albatros (les deux poèmes ont été écrits, probablement en 1859 ). Il s'est rappelé ce cygne évadé qui, au même endroit, traînait sur le pavé à la recherche de son lac natal; et puis une autre figure immobilisée au bord d'une eau trompeuse, Andromaque, fascinée par le miroir où elle en se reflétait plus; et puis tous ceux qui ont besoin de traverser les brumes du souvenir et des larmes. Le passé transfigurait le présent et l'imagination absorbait l'un et l'autre : le monde visible devenait l'allégorie du monde invisible, celui où règnent la Douleur et le Souvenir.

Composition

Il s'agit d'un poème en deux parties, treize quatrains d'alexandrins en rimes croisées. Il possède une structure en miroir : les mêmes éléments sont repris dans l'ordre inverse, on commence avec Andromaque et on finit avec elle. Les allégories priment dans ce poème : Baudelaire fait appel à son imagination et à des souvenirs, des références littéraires. Le poème est dédié à Victor Hugo : à cette époque, il est exilé.


Sur le thème de l'exil, quatre motifs se développent : celui de l'Andromaque, celui de la ville, celui du cygne, celui des exilés. Ils ne se succèdent pas, ils s'appellent et ils s'enlacent dans un jeu savant.

Première partie

Comme souvent chez Baudelaire, l'eau est au centre des tableaux, celle des larmes et celle du miroir, celle des flaques et celle du ciel, celle de la mer et celle des fleuves.

Vers 1-8
Le nom d'Andromaque se détache comme un appel. Il suscitera les sortilèges de la légende; mais d'abord le poème restera tout proche de l'humble réalité. C'est à partir d'un ruisselet asséché dans lequel un cygne “évadé de sa cage” cherchait désespérément une goutte d'eau qu'est sans doute née la rêverie du penseur. Le mouvement du vers, avec ses silences, traduit le mouvement de l'âme; le rythme monte dans le second vers, s'étale sur le troisième et le début du quatrième puis redescend.
La scène a “fécondé” sa mémoire et l'a rendue fertile : elle a multiplié les rapprochements et les oppositions, les rapports entre le présent et le passé, les plaintes de l'âme solitaire. Le petit “fleuve”, triste et pauvre, reflétait la douleur immense et majestueuse de la “veuve” (vers 1-6). Le miroir compte moins que l'image renvoyée et cette image était celle de la veuve inconsolable, hantée comme le cygne par le souvenir d'un bonheur perdu. Andromaque deviendra le symbole, le plus célèbre, le plus noble, de tous les exilés, de tous ceux qui rêvent d'un paradis lointain et qui “sont rongés d'un désir sans trêve”.
Puis le monde moderne intervient avec son prosaïsme (vers 7-8) à travers une réflexion morale. La dissonance avec l'évocation précédente est sensible, et tout au long de la pièce, thèmes, tableaux, vers, se heurteront dans un style très contemporain. La confrontation du passé avec le présent pose le problème du bonheur, mais dans des termes inhabituels : le milieu d'élection n'est plus la nature, mais la ville, et la pierre change alors que les sentiments demeurent.

Seconde partie

Les images reviennent, mais en un cortège plus organisé, mieux discipliné, plus long aussi puisque d'autres exilés suivent Andromaque et le cygne; et elles proposent plus nettement leurs allégories (vers 11), c'est à dire que, de l'apparence illusoire et désordonnée, elles font passer à un sens profond.

Vers 9-12
Le mouvement reprend là où Baudelaire l'avait interrompu pour évoquer l'anecdote du cygne dans le cadre du “vieux Paris” en démolition. La méditation repart à propos de ce souvenir qui va en appeler d'autres, au gré de l'association des idées, tous accordés à la pesante mélancolié du poète, pour qui tout “devient allégorie”.

Vers 11.
Notons la distinction que Thibaudet établit entre symbole et allégorie : “ L'allégorie se présente à nous sous la forme d'une intention nette, précise, détaillée; le symbole sous la forme d'une création libre où l'idée et l'image sont indiscernablement fondues”.
En ce sens, la ville offre bien des symboles, mais le poète et le lecteur lui donnent une interprétation, donc la continuité et la cohérence de l'allégorie.

Vers 13-20
L'image et l'idée (vers 13-14) sont ansi étroitement liées. Elles unissent à nouveau le cygne et Andromaque, deux figures de l'exil, deux figures du poète. Ce qui les apparente, c'est le refus d'accepter la vie telle qu'elle est et un besoin dévorant d'idéal.
Ces deux thèmes sont d'abord posés l'un auprès de l'autre, simplement (vers 14-16), puis (vers 16-20) croisés et enrichis. Pour Andromaque, la grandeur est dans l'amour, la bassesse dans la contrainte. Le thème est d'abord exprimé directement (vers 15-16), à propos du cygne ridicule aux yeux de la foule, à cause de ses gestes fous et mal adaptés et sublime par son refus de capituler et de renoncer à son rêve. Puis le thème est suggéré à travers le symbole plus complexe de la destinée d'Andromaque. Le poète rappelle avec émotion la déchéance de la reine devenue esclave (vil bétail) du superbe Pyrrhus (écho de la noblesse du style racinien) et femme d'Hélénus après avoir été l'épouse d'Hector. Le vers 20 souligne ce douloureux contraste, d'autant plus émouvant que le vers 17, inspiré de Virgile, déplorait sa chute irréparable (d'un grand époux tombé). Le vers 19, d'une grande beauté plastique, souligne la douleur majestueuse de la veuve inconsolable, et sa volonté de tourner le dos au réel pour rester fidèle, malgré tout, à son rêve.

Vers 21-28
Parallèlement, d'autres figures s'avancent : celle de la négresse qui cherche son passé, hagarde, à travers le brouillard (comme Andromaque, en extase, devant un tombeau vide), et, se tenant la main, plus banales, celles des victimes de la destinée. Si le drame est toujours le même, les situations changent. A la noble statue de la reine, interprétée dans un style racinien, s'oppose celle de la pauvresse, décharnée et misérable, et qui, pourtant répète, elle aussi, les gestes fous du cygne. Mais le cri le plus douloureux (noter l'effet du rejet vers 26) et le plus discordant est celui des anonymes (vers 25-28), les éternels infortunés, les fils de la Douleur qui n'ont d'autre consolation que les pleurs et finissent par se repaître de leur souffrance, les orphelins réduits à la misère physique.

Vers 29-32
La dernière strophe est la plus déroutante. On y attend la conclusion (“Ainsi...” qu'appelaient les vers 9-12, et donc une interprétation de l'allégorie. Mais (vers 31-32) d'autres infortunés vont se présenter à l'esprit du poète et les derniers vers substituer leur balbutiement à la péroraison. À la suite d'une image magnifique, et d'une qualité musicale admirable (vers 29-30), la pièce se termine en mineur sur une énumération toute simple, puis sur une note plus dicrète, allusion probable à l'infortune du poète lui-même. Exilé loin des sphères de l'idéal, il est comme “ces matelots oubliés dans une île, il est un captif, un vaincu.”

CONCLUSION

À mesure que Baudelaire sent mieux son originalité, on dirait qu'il veut détacher plus complètement la poésie des entraves de la forme traditionnelle. Claudel disait que son style est “un extraordinaire mélange du style racinien et du style journalistique de son temps”. C'est particulièrement vrai dans ce poème, et c'est peut-être ce qui lui donne cet aspect de rêve ébauché”.

Autre analyse :
lettrines.net/dotclear/public/Docs_1ere_S2/Sq_Poesie/1S2-Sq3-s2-LA1-Le-Cygne-II-Lettrines.pdf


LES AVEUGLES

                       LES AVEUGLES

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. ô cité!
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis: que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?



1ère analyse


Les Aveugles apparaissent dans les Fleurs du Mal après les Sept Vieillards et les Petites Vieilles. Les trois pièces font défiler de grotesques marionnettes auprès desquelles Baudelaire cherche une paix fraternelle. Car les aveugles sont les hommes en général. Tous sont plongés dans une nuit atroce, celle de l'esprit ou celle du corps, incapables de rejoindre le pays natal, éternellement solitaires. Et la ville qui hurle autour d'eux est perdue comme ils sont perdus en elle.

QUATRAINS I et II

Vers 1-4
“contempler”, c'est regarder avec une attention méditative. L'âme est donc conviée à réfléchir sur ce spectacle douloureux qui va éclairer le drame intérieur du poète. Il s'agit des “aveugles”, mais pour ménager un effet, le terme n'apparaîtra qu'à la dernière rime du sonnet.
“ils sont vraiment affreux” : cette appréciation violente, qui choque notre pitié, traduit le sentiment de l'auteur devant la démarche étrange de ces êtres inadaptés qui semblent chercher ailleurs.
Pour le poète, l'horreur peut avoir sa beauté et c'est ici un cri d'amateur qui va analyser ce spectacle singulier.
Le rythme est celui d'une prose dramatique, disloquée et expressive. Baudelaire voit le côté grotesque de cette démarche mécanique, avant de noter la gêne indéfinissable qui nous empêche d'en rire : ils sont “vaguement ridicules”.
“Terribles” par leur raideur, leur fixité, ils sont tragiques comme des somnanbules, mais ils sont, eux, perpétuellement dans la nuit.
Le vers 4 introduit le sentiment mal défini que s'ils ne voient pas le monde qui les entoure, c'est qu'ils regardent ailleurs (on ne sait où), avec une fixité intense, passionnée, comme s'ils faisaient effort de leurs yeux exorbités (globes) qui sont pleins de ténèbres. Grotesques ou tragiques, ces êtres singuliers semblent tendus vers quelque mystère.

Vers 5-8
Dans un premier temps, une explication est tentée directement. Ces globes sont des yeux morts privés de la divine étincelle (le feu, qui a été dérobé aux cieux ? Le don merveilleux de la lumière ? Le miroir de l'intelligence ? )
Ils semblent regarder “au loin”, regarder “au ciel”, on peut remarquer le relief de ce dernier complément qui est mis en rejet, on voit se profiler l'interprétation mystique.

L'allusion à celui qui médite, celui qui penche la tête vers le pavé renvoie à une attitude familière à Victor Hugo, le “penseur”, le “songeur” et aussi à Baudelaire lorsqu'il rêve sur sa condition. Ainsi l'intellectuel (ou le poète) qui veut percer l'énigme de l'homme cherche la solution en lui-même, dans ses rêves.

TERCETS I et II

Vers 9-10
Dans cette phrase méditative sur la condition des aveugles, le poète essaye d'exprimer la solitude des aveugles perdus dans l'infini de la nuit ( le noir est plus évocateur que la nuit ). La correspondance de sensations entre “le noir” et “le silence”, entre “illimité” et “éternel” nous présente les aveugles comme déjà hors de la vie, à mi-chemin de la mort. De là l'idée que leurs yeux ont déjà la connaissance d'un autre monde que celui des “voyants”, ou du moins entrevoient ces “splendeurs situées derrière le tombeau” que le disciple d'Edgar Poe est, lui aussi, avide de contempler.

Vers 10-12
C'est à la cité que le poète s'adresse maintenant, comme autrefois on s'adressait à la nature. Brusquement, contrastant avec leur solitude, toute l'agitation de la foule, autour des aveugles. Cette agitation grossière est rendue par l'abondance des verbes évoquant les bruits de la rue, tout ce que les aveugles perçoivent de la vie qui les entoure et qu'ils sont obligés d'interpréter : non seulement des chants et des rires, mais des cris ignobles (“tu beugles”).
Cette ardeur qui porte la multitude vers le plaisir poussé jusqu'à la perversion et au sadisme, Baudelaire l'a condamnée également, par exemple dans un autre poème des Tableaux parisiens “À une passante”. Tout comme les aveugles (“autour de nous”), il se sent étranger à cette foule vulgaire; il dédaigne le déchaînement monstrueux qui la porte à s'étourdir dans les plus basses jouissances.

Vers 13-14
Par une démarche qui lui est familière, le poète intériorise le spectacle de la rue : ces aveugles le “représentent”. Il “se traîne aussi”, non parce qu'il n'y voit pas, mais parce qu'il est comme eux étrangers à ces réalités qui le blessent et ne lui inspirent que du dégoût. Mais cette comparaison ne suffit pas pour l'éclairer sur sa condition. Au moment même où il se découvre semblable aux aveugles, il prend conscience de ce qui le sépare d'eux. Ils fixent ardemment le “Ciel” (noter la majuscule), avides d'une consolation, en tout cas soutenus par une espérance. Au contraire le poète qui aspire de tout son être à cet idéal inaccessible se sent plus seul, plus abandonné, et n'attend plus rien de ce Ciel. Son âme est en proie au désespoir.

CONCLUSION

Dans cette pièce des Tableaux parisiens publiée en 1860, c'est une scène à la fois grotesque et tragique, au milieu de l'agitation de la rue, qui invite le poète à méditer sur sa propre condition. En 1861, il écrivait à sa mère : “Et Dieu, diras-tu ? Je désire de tout mon coeur (avec quelle sincérité, personne ne peut le savoir que moi!) croire qu'un être extérieur et invisible s'intéresse à ma destinée, mais comment faire pour le croire ?” C'est ici, en effet, la nostalgie de l'homme déchu, exilé de sa “patrie”, qui n'est même plus soutenu comme Le Cygne par la folle espérance de la revoir, et qui a sombré dans le découragement.

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2ème analyse

Quelques pistes d’étude des Aveugles
dans une perspective de « lecture analytique »


INTRODUCTION

 
Les Tableaux parisiens comportent de nombreuses rencontres dans la ville ; à ces apparitions, on s’adresse à la deuxième personne, on les interpelle comme on interpellerait quelqu’un dans la rue. Mais bien vite, ces figures semblent permettre de nous parler autant du poète lui-même (ou de nous-mêmes) que de la personne rencontrée.

C’est un cortège de personnages déchus, et teintés d’un symbolisme inquiétant : une Mendiante rousse « dévoillant pour nos péchés / ses deux beaux seins, radieux / Comme des yeux », Sept Vieillards formant un « cortège infernal », devant lesquels on se réfugie chez soi, « épouvanté », suivis de « Petites vieilles » déchues, « Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes, / Dont autrefois les noms par tous étaient cités », sans oublier la passante, « Fugitive beauté » qui suggère autant « la douceur qui fascine » que « le plaisir qui tue »... sans oublier les défilés de personnages anonymes, dans les « Crépuscules » du soir et du matin, catins, malades ou débauchés...

On y ajoutera d’autres rencontres qui affichent plus directement leur symbolisme poétique : Le soleil, allégorie de la parole poétique tâchant d’embellir ou de donner vie à ce qu’elle touche, un Cygne dont le triste de chant de mort nous renvoie à Andromaque, symbole des « captifs » ou « vaincus » à qui ne reste plus que le chant, Le squelette de la douleur, contemplé dans une planche d’anatomie, qui nous révèle que « tout, même la Mort, nous ment », et fait à écho au squelette de la Danse macabre...


Dans ce cortège inquiétant, le poème Les Aveugles figure juste avant la passante, et provoque un certain malaise, une difficulté à se positionner pour le lecteur : faut-il rire d’eux méchamment comme semble nous y inviter le premier vers ? Doit-on plutôt s’intéresser au poète « hébété » qui se compare à eux ? Qu’est-ce, au juste, qu’on semble nous inviter à contempler ?

La portée du poème est triple : l’inquiétude que crée une apparition monstrueuse, permet d’en inférer une allégorie, et nous rappelle dans le même temps à nous-mêmes, habitants de la grande ville.


Axe 1 la description cruelle d’êtres inquiétants


Cruauté de la description des aveugles

1. Jeu sur l’énonciation :
→ l’apostrophe « mon âme », v.1, instaure dès le 1er vers une situation de complicité (interlocution) entre le poète et lui-même (son âme), c’est à dire, indirectement, une mise à distance des aveugles (qui héritent de la 3e personne, qui les exclut de cette complicité ; ils sont mis à distance par cette 3e personne). Le 1er vers du 1er tercet semble résumer cette énonciation « en creux » dans les deux premiers quatrains : ils traversent ainsi... (avant qu’on passe à un autre type d’énonciation, voir infra)
→ Mise en scène, effet de retard : le titre et le dernier vers seuls « encadrent » le pronom « ils » en jeu dans le poème, et révèlent de qui l’on parle : on n’a accès aux aveugles que par leur aspect, leur attitude, mais on ne pénètre pas leur pensée dans l’espace du poème. Le « ils » du premier vers n’est compréhensible qu’à travers le dernier vers, et le titre.
→ on maintient la distance avec le neutre de la 3e personne : « on ne sait où », « on ne les voit jamais »...

2. Le premier quatrain semble exhiber la volonté méchante du locuteur de se moquer :
→ Ironie cruelle :
vaguement ridicules → litote, qui en dit plus en feignant d’atténuer le propos
« Contemple-les » : impératif dont l’admiration sous-entendue (par l’idée de contemplation) est démentie dès la fin du vers par le terme affreux (antithèse : contempler / affreux) → sarcasme
→ Lexique ouvertement péjoratif :
affreux, ridicules, terribles), adverbe évaluatif qui intensifie le jugement (degrés de l’adjectif) : « vraiment affreux »
→ Noter les rimes qui renforcent ce jugement, associant tous les termes péjoratifs : affreux / ténébreux         ridicules / somnambules

3. Insistance sur l’étrangeté menaçante des aveugles :
Le terme de « singulier » définit cette étrangeté : le monstre échappe à la compréhension par son caractère singulier, unique : en cela il nous échappe et nous inquiète.
→ Des êtres menaçants
Lexique de la menace : terribles, dardant, ténébreux
allitération (consonnes dentales dans le 4e vers - DarDanT_on ne saiT_où leurs globes Ténébreux + rythme « boitant » du vers 2/4 + 2/4)
→ Caractère monstrueux :
Périphrase : « globes ténébreux » pour désigner leurs yeux ou les cavités oculaires → description médicale, réification
Réification, absence de vie ou de conscience : mannequins, somnambules, « d’où la divine étincelle est partie ». A mettre en relation avec les Petites vieilles, comparées à des marionnettes.
→ Des êtres déchus
Description partielle, quasi métonymique : ce sont des êtres partiels, dont on ne décrit que la silhouette de « mannequins », ou bien les yeux et la tête : ils n’ont pas de membres, ne peuvent agir que par leur regard absent (dardant...)
Étrangeté des aveugles, qu’on ne saisit qu’à travers des comparaisons : pareils aux mannequins, comme les somnambules, comme s’ils regardaient au loin
Ils ne sont pas nommés autrement que par le titre : ce sont des êtres sans nom jusqu’à la chute dans le dernier vers.
Transition : vive cruauté de ce « tableau », certes, mais cette cruauté ne vise pas seulement les aveugles.


Axe 2 : comment le poète se situe lui-même face à son sujet : les aveugles, une allégorie du poète partagé entre Spleen et Idéal

1. Un jeu d’oppositions entre deux mondes
Le 2e quatrain met en place une opposition entre deux mondes :
→ Champ lexical de l’élévation spirituelle → l’idéal
Divine étincelle
au loin
rêveusement
noir illimité
silence éternel
au Ciel
→ Le poids de la vie et du corps → spleen
pavés
appesantie
autour de nous
hébété
je me traîne
→ Observer les rimes qui à partir du 2e quatrain mettent en jeu cette opposition de « l’élevé » contre le « bas » :
partie / appesantie = mouvement VS lourdeur
levés / pavés = regard vers le ciel VS le sol
illimité / cité = le lointain, ce à quoi on rêve VS ce qui est là, autour de nous
beugles / aveugles : opposition entre ceux qui se livrent aux plaisirs vulgaires, et ceux qui sont tournés vers le ciel

2. Entre spleen et idéal
→ Opposition entre spleen et idéal très claire dans Les Tableaux parisiens à travers le poème Rêve parisien.
le « noir illimité » (= « ténébreux » du 1er quatrain) s’associe à l’éternité, marquée par une valeur positive (la fraternité) : « ce frère du silence éternel ». En d’autres termes, on évoque un lieu où il est inutile de parler, un monde qui se suffit à lui-même : le monde de la perfection. Ce qu’ailleurs dans les Fleurs du Mal on nomme « L’idéal ».

Dénonciation de la vulgarité de notre existence :
plaisir → atrocité
gradation (qu’on pourrait appeler ici une dé-gradation...) : chantes, ris, beugle : termes de plus en plus péjoratifs, qui marquent précisément le glissement du plaisir vers la vulgarité.
Deux vers suffisent à régler leur compte aux prétendus plaisirs de la cité, et l’on peut mettre ces vers en relation avec Le Crépuscule du soir, sorte de « veille » du Crépuscule du matin, et décrivant l’éveil de la cité livrée aux plaisirs de la prostitution, du jeu, du vice...

3. Une allégorie du poète
le 2e vers du 2e tercet introduit une nouvelle comparaison : le poète se compare aux aveugles : « je me traîne aussi »
→ recherche de la perfection, de l’illimité, qui se heurte à une incapacité, à la finitude, à la lâcheté, à l’horreur de soi-même, comme le suggère le comparatif « plus qu’eux », qui induit un jugement moral.
→ Allégorie du poète : soucieux de beauté, de perfection, d’infinitude, il se trouve confronté en permanence à sa propre « hébétude ». On peut faire ici un lien avec le « sommeil stupide » des femmes de plaisir du Crépuscule du matin.
==> Au poète hébété, il ne reste que l’hébétude ou la parole « je dis »... Tout le jeu du poème sera de dire le mieux possible (voir conclusion), et de donner cette parole en partage au lecteur (le « don du poème », qui cherche la communion – j’ai bien dit communion, pas « communication »)


Axe 3 : l’investissement possible par le lecteur, « l’effet miroir »… et plus que le seul poète, c’est aussi le lecteur qui est invité à se reconnaître


1. Du « on » au « nous »
→ Ce n’est plus « on », c’est « nous » et « je » → on s’adresse autant au lecteur qu’à la supposée cité.
→ « Autour de nous » renvoie autant à la situation supposée du locuteur dans le texte qu’à celle du lecteur, invité par là-même à se projeter dans le poème.
→ « Ô cité » : le lecteur, au sens large de cité (communauté des hommes), est inclus... Il est donc indirectement interpellé.
2. « Je » est un autre : c’est (entre autres) le lecteur
→ Ambiguïté de la 1e personne : ce « je » qui assiste au passage est certes celui qui parle, mais « mon âme » englobe la notion de sujet en général. C’est donc une injonction qu’on peut prendre, en temps que lecteur, à son propre compte.
→ Le « je dis » final s’imprègne de cette ambiguïté : « je » poète, mais aussi « je » du lecteur, amené, par la description à laquelle il vient d’assister, à se poser la même question. Le fait que la question « que cherchent-ils... » soit posée au discours direct tend à faire de cet énoncé un énoncé valable de lui-même, rapportable à d’autres locuteurs que le seul poète.
=> mise en abîme du lecteur, renvoyé à sa propre existence dans la ville, englobé (voire visé, puisqu’on lui parle à la 2e personne) par l’apostrophe « ô cité », renvoyé à sa propre finitude. Ce poème est à mettre en relation avec le dernier vers du poème initial des Fleurs du Mal : « hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »


Conclusion générale

D’un apparent sarcasme, on en est venu en « retourner » la description pour qu’elle se mette à désigner d’une part le poète, d’autre part le lecteur, appelé à réfléchir à l’humanité tout entière, une humanité qui a perdu accès à la divinité (le « Dieu est mort, et c’est nous qui l’avons tué » de Nietzsche n’est pas loin).
Ce poème suscite donc une certaine inquiétude, mais aussi un certain pathétique, celui de l’ironie, de l’amertume, : il constitue un rappel de notre existence laborieuse, affirmant que nous vivons du côté du spleen, comme des aveugles tournés vers l’idéal, mais incapables de le voir... Pourtant, on n’en cherche pas moins l’élévation dans et par la parole. On peut mettre ce texte en relation avec Le crépuscule du matin, qui lui aussi « s’ouvre » par une allégorie finale, ou avec le premier poème de la section, Paysage, qui décrit l’ambition du poète d’accéder à un monde de douceur que seule la parole permet. Qu’est-ce qu’il « ouvre » comme chemin ? —> Observation de la ville qui nous renvoie à nous-mêmes, tension vers les autres dans la ville, chacun représentant à sa façon un des aspects de notre existence sur terre. Question de la politique baudelairienne : un corps nouveau s’est constitué, celui de la ville : qu’est-ce qu’on y partage ? Qu’est-ce qui nous y sépare ? Qu’avons-nous à partager ? Il semble répondre par : rien, sinon l’art et la beauté. A savoir : on ne peut partager que la tentative de dire cela avec beauté. L’art seul devient l’enjeu d’un partage.

Plus que tout, ce que semble nous dire la poésie de Baudelaire, c’est d’aller chercher les « Fleurs » dans le « Mal », comme nous y invite la fin du poème À une heure du matin dans les Petits Poèmes en prose : après avoir fait l’inventaire des ratés de sa journée, le poète conclut, invoquant malgré lui le dieu auquel il ne croit plus : « Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise ! ». Quelques « beaux » vers, donc : la beauté qui traverse les métaphores les plus fulgurantes de sa poésie, qu’il nous est donné de recueillir.


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PAYSAGE

                             Paysage

Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin.
L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D'évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.



"Paysage" est un exemple de tentative de communion humaine dans le cadre de la ville. C’est un paysage urbain que le poète évoque au travers de la vision de l’homme à sa fenêtre qui médite à la vue du paysage. Baudelaire présente un programme poétique au-delà de son tableau de la ville moderne du 19e siècle. Ici se manifestent une aspiration sociale et une générosité de l’âme. La solitude des hommes dans l’illusoire communauté humaine. Voyons comment ce poème amorce le symbolisme qui a pour principe de recréer les correspondances qui existent entre le langage, le monde naturel ou le monde de l’art, et d’exercer un pouvoir évocateur et suggestif sur l’imaginaire.

La ville : un point de départ de sa rêverie

a) il ne s’agit pas de faire l’éloge de la ville et de la modernité. Baudelaire n’avait que faire de l’admiration d’un Hugo ou d’un Vigny pour le progrès moderne (celui des chemins de fer par exemple). La ville est pour lui un lieu où fourmille la vie, elle est le point de départ de sa rêverie.
Baudelaire est irrité par ce progrès qui est lié selon lui à la domination d’une bourgeoisie maniérée.
Industrialisation et montée de la bourgeoisie irritent Baudelaire.
Baudelaire n’est pas un romantique, il n'est pas admirateur de la nature.
Il est intéressé par la ville. Il évoque « jardin » « saison » pour représenter le symbole du mal de vivre.


b) On pourra noter la mise en place de ce projet dans la gradation ascendante des verbes au futur de la première personne : « je verrai, je fermerai, je rêverai, je serai plongé » : la vision de la ville qu’a le poète : « du haut de ma mansarde » lui permet de faire le plein d’images à la belle saison pour le plonger dans son imagination et son art une fois l’hiver venu (v14) ; la création suppose alors le repli sur soi et solitude (vers15) qui permet le rêve (vers 17) et la création démesurée (vers 24-25-26). Ce que fait donc ici Baudelaire c’est définir la création poétique et les conditions idéales pour la faire surgir.
« verrai » : volonté forte
« creuset » : fait référence à l’hiver
création démesurée : imaginaire, côté magique.

Tout cela montre que le poète est créateur, on ressent la volonté de rentrer en symbiose avec l’univers.

c) termes mélioratifs : « chastement-v1- « doux »- v9, enchantement-v12, volupté-v23 » : tonalité lumineuse du poème ; la création véritable ne peut être source que de bonheur et de « volupté ».

Comment l’auteur rend-il poétique sa vision de la ville ? Quel est son projet poétique ?

1.) Forme poétique

a) forme classique

Alexandrin : vers noble, de 12 syllabes, représente la forme classique poétique. Tout le poème sera écrit en alexandrin.à
Césure à l’hémistiche : c’est une césure après la 6e syllabe d’un vers, cette césure est souvent marquée par la présence de la virgule, c’est encore une fois une marque classique de la poésie. On peut voir ce procédé au V2 ; V3 ;V4 :
« Coucher auprés du ciel, comme les astrologues » ; « Et, voisin des clochers, écouter en rêvant ».
Rimes plates : Tout le poème est organisé en rimes plates, c'est-à-dire de la forme A/A ; B/B : les rimes se suivent.

Tous ces éléments donnent un rythme binaire au poème

Mais ce poème s’inscrit pourtant dans la modernité. Ce poème est moderne par son thème : la ville ; par le vocabulaire, les temps, la structure particulière (strophes de tailles différentes).

b) deux parties inégales

8 vers et 18 vers
V1 à V8 : volonté affirmée d’écrire une poésie inspirée par sa libre imagination et le spectacle de la ville
V9 à V26 : de la rêverie douce à la création totale, le poète se fait démiurge.
Démiurge : dieu de la création

2.) les modalités énonciatives

a) lyrisme du « je » tout au long du poème : émotions, rêveries pensées : c’est toutes une expérience de sensibilité personnelle qui se met en place dans ce premier poème de la section « tableaux parisiens ».
« je » permet l’expression des sentiments personnels :
v1 : « veux » « mes églogues »
v17 : « je rêverai » ;
v26 : « mes pensers » ;
v23 : « je serai plongé dans cette volupté ».
L’expérience de sensibilité personnelle se met en place dans ce premier poème de la section « tableaux parisiens ».
le « je » traduit aussi les sensations visuelles et auditives : « je verrai »

b) des références à sa vie :
- « ma mansarde » : référence à sa vie, il vivait dans une mansarde, appartement situé sous les toits, modeste et où le confort est restreint. À cette époque, c’est à la mode pour les artistes marginaux comme Baudelaire. Mansarde fait référence à la vie de bohème de l’auteur et à une position en hauteur qui surplombe Paris.
- « émeutes » : fait référence à l’émeute de 1848 où les révolutionnaires manifestent contre le régime monarchique. En effet, l’émeute, sous la forme de nom propre a une valeur de personnification c'est-à-dire qu’il fait référence à un moment important de la vie de l’auteur.

c) indices spatio-temporels :

L’évocation temporelle se fait uniquement par les saisons. En effet, v13, v14, v24 : « été », « printemps », « automne », « hiver ». Baudelaire évoque toutes les saisons pour renforcer l’idée de constance et de perpétuel. On voit aussi une coupure avec l’hiver qui apparaît comme la saison privilégiée, c’est une période d’isolement qui permet une concentration totale sur le projet poétique.
L’évocation spatiale est très présente : v2 v3 v5 v6 v7 v8 v9 v10. En effet, en tout lieu, en tout temps, le projet poétique doit s’accomplir.
Élément du décor pour évoquer un lieu précis : métonymie.


Si le poème apparaît au premier abord comme une simple description d’un paysage urbain et moderne, on s’aperçoit à travers l’étude des modalités énonciatives que le spectacle de la ville est surtout un moyen d’échapper au spleen, une tentative pour retrouver le bonheur et l’idéal, peut-être entrevu dans une vie antérieure, mais cela par le biais de la création. Aussi le poème « paysage » peut-il être considéré comme un véritable art poétique.

Autre analyse :www.weblettres.net/blogs/article.php


A UNE PASSANTE

                 À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit! - fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!




Le poème est consacré à l'évocation d'une rencontre. Le hasard de la ville met le poète en présence d'une femme idéale, d'autant plus fascinante qu'elle est perdue sitôt que rencontrée. Sa beauté fulgurante et les sentiments qu'elle inspire sont pris en charge par une écriture qui rend paroxystiques les sensations et émotions qu'elle énonce. Ces exagérations confèrent au texte sa facture théâtrale.

Le titre-dédicace, “ À une passante”, l'image de la femme et l'intensité du discours amoureux concourent à une représentation passive du poète abandonné à sa contemplation et plongé dans la brutalité de la solitude et de l'angoisse. En ce sens, les exclamations nombreuses et l'interrogation anxieuse qui succèdent à trois phrases plus harmonieuses accompagnent le mouvement du texte qui de la rencontre éblouie aboutit à une quête douloureuse nourrie du sentiment du tragique.

La succession des tableaux – surgissement de la figure féminine, intensité du coup de foudre, désespoir de la séparation – est décalée par rapport à la distribution ordonnée des quatrains et des tercets. Cette brisure souligne l'inattendu de la rencontre et le désordre émotionnel.

Le tableau

Le premier vers construit par métonymie le décor hostile de la ville. Cette agressivité, amplifiée par la métaphore finale, renforce par effet de contraste la magie de la rencontre qui interrompt brutalement toute autre référence à l'espace ou au temps

À la mobilité que suggère le vers 4 ( deux verbes de mouvement ) s'oppose la roideur véhiculée par la métaphore du vers 5.
Le portrait de la femme procède par flash :
la métonymie “ le feston, l'ourlet” absorbe le regard dans le tournoiement féminin d'une robe
l'emploi systématique du singulier, sa main, sa jambe, son oeil, isole les mouvements et participe à la dimension sculpturale du corps

Le poète s'évoque lui-même dans une attitude figée :
le verbe d'action est isolé par la ponctuation et immobilisé dans la durée indéfinie de l'imparfait “je buvais”
la rigidité de son attitude est explicitement dite par un participe passé que souligne une allitération suggestive “crispé” “extravagant”
une antithèse ménage un effet saisissant de clair-obscur “un éclair” “la nuit”

Une rencontre baudelairienne

Dans la réalité de son corps et le détail de ses mouvements, la femme est synonyme de plénitude physique et de fougue “longue “mince” “main fastueuse” “majestueuse”

Le jeu des appositions assure le dépassement de son image corporelle au profit d'abstractions qui l'érigent en symbole de souffrance et d'infini “douceur” “fascine” “plaisir” “tue”. Les antithèses du vers 8 et le chiasme soulignent le bonheur paradoxal qu'elle procure.

Elle inspire un amour paroxystique et tragique :
emploi d'adverbes de sens fort ou absolu “soudainement” “trop tard” “jamais”

Le thème de la fatalité traverse la complicité fabuleuse -suggérée par le tutoiement- et l'irréel du passé sur la note tragique de l'amour impossible et à jamais idéal


Dans les Tableaux parisiens Baudelaire n'ignore plus la communauté des hommes, elle est là dans sa totalité indistincte, les êtres se différencient, tout en restant très collectifs. La sympathie de Baudelaire va aussi à des êtres plus individualisés; ici il s'adresse à une passante, deux êtres se croisent et ne se reverront plus, sinon “dans l'éternité”. Deux destinées se croisent, anonymes, mais elles ne sont ni indépendantes ni indifférentes.




LA SERVANTE AU GRAND COEUR

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?



Dans une lettre du 11 janvier 1858, Baudelaire reproche à sa mère de n'avoir pas remarqué dans les fleurs du mal deux pièces ("Je n'ai pas oublié voisine de la ville" et "La servante au grand coeur") concernant "cette époque de veuvage qui lui a laissé de singuliers et tristes souvenirs". Le 6 mai 1881, il évoque les mêmes circonstances en termes plus précis : "Il y a eu, dans mon enfance, une époque d'amour passionné pour toi...Ah! ç'a été pour moi le bon temps des tendresses maternelles. je te demande pardon d'appeler bon temps celui qui a été sans doute mauvais pour toi. Mais j'étais toujours vivant en toi; tu étais uniquement à moi."

Ce poème est une des oeuvres de jeunesse de Baudelaire, antérieure à 1844. L'influence de La Comédie de la Mort, de Théophile Gautier y est sensible. Une certaine grandiloquence la marque. Mais d'un sujet en lui-même "bête et touchant", comme le dit Valéry, le jeune écrivain a su faire une oeuvre pathétique et profonde.

Vers 1-3
Ce début éveille des impressions complexes. La noblesse du ton s'unit à la familiarité, le style grave aboutit à un vers prosaïque. Le registre est celui de la conversation, mais entre gens qui surveillent leur expression (la rupture usuelle : la servante...nous devrions...est une anacoluthe;
pourtant ne répond pas à un refus, mais traduit discrètement un reproche, ou une impatience. L'évocation de l'enfance (vers 1) et de la visite au cimetière (vers 2-3) échappe à la banalité par le jeu des contrastes : la servante s'élève au-dessus de sa condition par son grand coeur, et cette servante suscite la jalousie; la pauvre femme dort son sommeil sous une pelouse humble comme l'a été sa vie. Ce qu'on devine derrière les mots, c'est le grand reproche de l'enfant à la mère qui l'a "abandonné" pour se remarier : elle ne sait pas aimer, mais elle a voulu être aimée à l'exclusion de toute autre, et en particulier de la servante, mariette, qui a été une seconde mère.

Vers 4-14
on entend une complainte, naïve et savante, qui interprète la visite rituelle aux cimetières comme une consolation à de grands malades (vers 4). La mort y est associé aux intempéries, car octobre c'est déjà la mauvaise saison. Le mois est personnifié (Majuscule, absence d'article, allégorie de l'émondeur). Cette mort est en correspondance avec le vent mélancolique et le froid (du marbre), et elle règne tout autour des tombes où les arbres meurent aussi. Dans ce passage, le mouvement des sonorités sont remarquables. Le thème initial n'est pas oublié, mais retourné (vers 7-8) : ce sont les morts qui pensent aux vivants, les rejoignant par la pensée dans leur sommeil, effet cher au romantisme noir et qui prépare le finale.

Vers 9-14
L'on entre ainsi de plain-pied dans le macabre : c'est la tradition, horrible et pittoresque, venue du Moyen Age, mais dans une version particulièrement hideuse. Morts et vievants cohabitent : les morts songent et sentent, et leur mal est accru par la solitude! Ils sont en proie à leurs ennemis : travaillés signifie tourmentés...À l'hiver s'ajoute enfin l'ennui (vers 13-14) du temps qui coule, et par l'ennui on revient au temps familier de l'evocation initiale,celle de l'ingratitude des vivants, dont la tristesse devient pitoyable. Mais une grande inquiétude est née : la mort ne serait donc pas la fin du voyage ?

Vers 15-22
Un nouveau tableau de l'hiver se forme (vers 15-16) autour des images d'intimité heureuse et de bien-être. Mais très vite l'angoisse est là : le souvenir mène à l'hallucination, et la servante est présente, morte et vivante.
Aux vers 17-18, l'évocation se précise : l'hiver est plus hostile (la nuit bleue est celle d'un froid glacial), la vieille femme plus inquiétante (elle est tapie dans sa modestie de toujours, mais on ne sait comment elle est venue et elle est grave comme un vivant reproche). L'homme sent, tragiquement, la présence des forces surnaturelles : elle vient du fond de son lit éternel.
Enfin (vers 19-20) le mouvement tourne, un peu court peut-être - et ramène au thème et au ton du début du poème. L'enfance est revenue. Mariette a repris sa place et son rôle : c'est elle, maintenant encore, qui "couve" l'enfant grandi et que sa mère oublie! Le finale est particulièrement pathétique (vers 21-22) : à la pieuse servante qui pleure sur les fautes de l'homme, l'homme répond par la honte, peut-être pour avoir été ingrat, mais surtout pour avoir compris sa misère, sa déchéance. Le poète a voulu frapper notre sensibilité : l'image suggérée par le dernier vers, qui montre à la fois la vieille femme au visage amaigri, et la morte aux orbites vides.

CONCLUSION

Ce poème éveille en nous les résonances les plus fortes : il est profondément humain, d'une tendresse vraie, et ne doit rien à l'indiscrétion biographique ("j'ai horreur de prostituer les choses intimes de la famille" disait Baudelaire à son propos).


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LES PETITES VIEILLES


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Les petites vieilles 

à Victor Hugo 



Dans les plis sinueux des vieilles capitales, 
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, 
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, 
Des êtres singuliers, décrépits et charmants. 

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, 
Eponine ou Laïs! monstres brisés, bossus 
Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes. 
Sous des jupons troués et sous de froids tissus 

Ils rampent, flagellés par les bises iniques, 
Frémissant au fracas roulant des omnibus, 
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, 
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus; 

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; 
Se traînent, comme font les animaux blessés, 
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes 
Où se pend un Démon sans pitié! tout cassés 

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, 
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; 
Ils ont les yeux divins de la petite fille 
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit. 
 
- Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles 
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? 
La Mort savante met dans ces bières pareilles 
Un symbole d'un goût bizarre et captivant, 

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile 
Traversant de Paris le fourmillant tableau, 
Il me semble toujours que cet être fragile 
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau; 

À moins que, méditant sur la géométrie, 
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords, 
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie 
La forme d'une boîte où l'on met tous ces corps. 
  
- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, 
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... 
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes 
Pour celui que l'austère Infortune allaita! 

II 
De Frascati défunt Vestale enamourée; 
Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur 
Enterré sait le nom; célèbre Évaporée 
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur, 

Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles 
Il en est qui, faisant de la douleur un miel, 
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes: 
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! 

L'une, par sa patrie au malheur exercée, 
L'autre, que son époux surchargea de douleurs, 
L'autre, par son enfant Madone transpercée, 
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs! 

III 
Ah! que j'en ai suivi de ces petites vieilles! 
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant 
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, 
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc, 

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, 
Dont les soldats parfois inondent nos jardins, 
Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, 
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. 

Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle, 
Humait avidement ce chant vif et guerrier; 
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle; 
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier! 

IV 
Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, 
À travers le chaos des vivantes cités, 
Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes, 
Dont autrefois les noms par tous étaient cités. 

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, 
Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil 
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; 
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil. 

Honteuses d'exister, ombres ratatinées, 
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs; 
Et nul ne vous salue, étranges destinées! 
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs! 

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille, 
L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains, 
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! 
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins: 

Je vois s'épanouir vos passions novices; 
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; 
Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices! 
Mon âme resplendit de toutes vos vertus! 

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères! 
Je vous fais chaque soir un solennel adieu! 
Où serez-vous demain, Eves octogénaires, 
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu? 


LES PETITES VIEILLES


Baudelaire évoque les silhouettes de vieilles femmes que les gens de la ville croisent sans plus faire attention, sans même les voir.  Dans la dernière partie de ce poème, il s’agit d’une poésie en alexandrins, nous avons ici six quatrains réguliers. Il s’adresse directement aux vieilles femmes dont il fait en quelque sorte l’éloge. Il nous décrit les déambulations parisiennes de ces vieilles femmes devenues invisibles, car les hommes ne savent plus voir. Il ne s’agit pas en fait d’une description, mais au-delà de l’éloge du troisième âge, de la condition du poète toujours là pour pallier aux oublis, aux erreurs, à l’indifférence des autres hommes du sens commun; le poète est là, il sait voir et peut raconter et s’exprimer par la poésie, véritable ressource pour la mémoire collective. Nous pouvons avoir l’impression que Baudelaire dans le cas particulier de cette poésie ne fait que son devoir de mémoire en tant que poète écrivain, mais en fait il tente de s’affirmer lui-même, et de conjurer le temps qui passe à travers ces « èves octogénaires ».

A travers une vision ordinaire et une vision personnelle, le poète dresse ici le portrait des vieilles.

I ) 3 premiers quatrains : vision ordinaire

A) des femmes en marge

- un rythme lent par « e » opposé « au chaos » et « vivantes » ==> les vieilles sont en dehors du rythme du monde
- anaphore « nul ne vous reconnaît », « nul ne vous salue » et place en COD des « vieilles » ==> les vieilles sont en dehors de la population

- « autrefois » « fûtes »
- le passé (v 3/4/5) est étouffé par le présent (v 1/2 et 6/7/8)
- vers 5/6/7/8 « vous » sujet au passé et COD au présent
==> temps révolu donc en dehors du temps

- « étrange destinée » périphrase abstraite pour « femmes » ==> elles sont incomprises, elles ne sont plus qu’une abstraction
- « vous » enfermez par la syntaxe vers 70 + « dos bas » ==> excluses de l’espace
- « ombres ratatinées » ==> excluses de la lumière

B) Des femmes seulement vues par les gens en marge
- enfant
- clochard
- poète


C) un cas universel
- rythme ternaire « mères, courtisanes ou saintes » ==> englobe toutes catégories
- opposition « grâce » et « gloire » ==> englobe toutes les vies
- « débris d’humanité pour l’éternité mûrs » échos des sons donc insistance sur le mot « éternité » ==> englobe le temps

II) 3 derniers quatrains : vision du poète

A) un point de vue interne
- énonciation à la première personne
- v.73 « Mais moi, moi qui » ==> allitération en « m » pour s’opposer complètement à la vision des autres
- exclamations, apostrophes et questions ==> émotions du poète

B) un poète protecteur
Protecteur dans l’espace :
- « de loin » ==> la vision du poète englobe tout l’espace
- « fixé sur vos pas incertains » ==> une vision qui suit tout l’espace
- vers 79/80 « Mon coeur multiplié » et « Mon âme resplendit » ==> prise de l’espace par les sentiments ou les lumières de l’âme

Protecteur dans le temps : «Je vois s’épanouir vos passions novices » v 77
- allitérations en « s » et « v »
- « vois » = présent, « s’épanouir » = futur proche, « novices »= passé
==> englobe avec fluidité tous les temps

Protecteur paternel :
- « Mon » s’oppose à « vos » ==> protecteur
- « surveille », « l’oeil inquiet », « tendrement », « père » ==> lexique paternel
- « Ô cerveaux congénères », « ma famille » ==> termes subjectifs opposés à termes objectifs
- « vices » et « vertus » à la fin du vers, se répondent, place tonique ==> pas de jugement de valeur
- « sombre ou lumineux », anaphore « de tous vos » ou « de toutes vos » = rythme binaire ==> englobe tout le vécu de ses enfants
- « je goûte », « je vois », « [je] jouis », « [je] resplendis » + assonances sucrées en « i » ( diérèse « passions », « novices », « lumineux », « vis », « multiplié », « jouit », « vices », « resplendit ») ==> L’auteur est heureux dans cette situation

C) Des contrastes qui posent la dure condition humaine
- « Eves octogénaires » paradoxe car « Eve » symbole de la jeunesse ==> une vieillesse qui atteindra tout le monde puisqu’on vient tous de Eve.
- « les pas incertains », « à votre insu », « sur qui pèsent » ==> les vieilles ne contrôlent pas leur situation.
- « Ou serez-vous demain ? » ==> cette question du poète révèle l’avenir incertain
- allitération en [f] « la griffe effroyable de Dieu » ==> violence de la menace de la mort

Autre approche possible :


1) Le poète dépeint la misère physique
-> Insistance sur l’âge avancé des vieilles (v.83)
-> Images dévalorisantes (v.72, 81, 69)
-> Détails de l’aspect physique (v.74, 10…)

2) La misère morale
-> Mépris des autres : indifférence (v.71) et insultes (v.77-78) ; encore plus pitoyable car venant de personnes à la base inoffensives.
-> Les vieilles ne trouvent pas leur place dans la société (v.6, 9, 70)



Ce tableau est transcendé par le regard du poète

1) Observateur attentif
-> Cette position l’éloigne des autres
-> Champs lexical de la rue (v.73, 74, 76)
-> Observateur affectueux (v.61, 81)

2) L’observateur va dépasser sa vision actuelle pour s’intéresser à l’image passée
-> Les anciens différents rôles de la femme
-> Elles étaient reconnues par le regard des autres (v.64)

3) Poète en pleine sympathie pour ces femmes
-> Indices de la première et troisième personne sont confondues
-> À chaque niveau de l’être il y a recréation

4) Symbole du temps qui passe
-> Annonce de la Mort (v.72, 84)
-> Mort terrifiante



Conclusion :

- Les vieilles femmes sont en marge du temps, de la société et de l’espace.
- Mais elles sont vues par les personnes en marge : l’aveugle, les enfants et surtout le poète qui est « un voyant »
- et qui donc comprend ces femmes : leur espace, leur temps et leur vécu
- Par cette vision du poète, les vieilles deviennent un intermédiaire entre le lecteur et la question de la mort.


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